2018 marque les 50 ans de ce rouge capiteux qui entre dans le nouveau millésime en faisant déguster le dernier mis sur le marché avec cinq ans de décalage.
«Noces d’or», à Vérone, dans la ville de Roméo et Juliette, entre la Valpolicella, l’arrière-pays connu pour ses vins rouges secs ou liquoreux, et ce «nouveau» vin intermédiaire, apparu il y a un demi-siècle… seulement. Mais toujours à la mode! S’il s’est renforcé en Italie, l’Amarone a encore cru de 10% à l’export (68% de la production). Derrière l’Allemagne (24% de l’export), les Etats-Unis (13%), la Suisse (11%) pointe toujours au troisième rang. Chine et Japon affichent un taux de croissance de 15%, les Etats-Unis, de 10%, la Suisse et l’Angleterre, de 5%, en 2017.
Ces chiffres n’intègrent pas le millésime 2014. Des pluies diluviennes durant le printemps et l’été ont mis en péril la vendange des principales variétés de raisin locales, corvina, corvinone et rondinella. Mais la «recette miracle» de l’Amarone, c’est le séchage à l’air des raisins, l’«appasimento», avant pressurage. Un automne radieux, plutôt sec et naturellement ventilé, lui a sauvé la mise, avec une quantité volontairement limitée de 35% du volume possible dans les vignes qui lui sont dédiées, sur les 8000 ha que compte la Valpolicella, pour 2300 producteurs et 600 millions d’euros de chiffre d’affaires. La proportion paraît faible.
Pourtant, en 2016 et 2017, elle ne dépassera pas 40%. Pour des raisons économiques, cette fois, afin de maintenir les prix et ne pas tuer la poule aux œufs d’or. Comme les règles de produire du «ripasso» ont été durcies, pour éviter un «sous amarone», plus attractif que le «classico», en années très chaudes.
Pour corriger l’image d’un seul vin technique, issu de la géniale astuce que consiste à sécher le raisin pour en concentrer sucres et arômes, de nombreux domaines plaident désormais soit pour des sélections en cave, soit pour des vins de terroir. Dans un millésime comme 2014, il se dit que les vedettes, comme Quintarelli, Dal Forno et Bertani, ne mettront pas sur le marché leur amarone, tandis que Tedeschi, se contentera de sa version de base, certes enrichie des meilleurs raisins de ses crus. Et, à la dégustation «officielle» du Consorzio, que préside désormais Andrea Sartori, de la cave homonyme, qui fête cette année ses 120 ans d’existence, il n’y avait qu’une quarantaine d’échantillons, dont vingt déjà en bouteilles.
Sur la base des meilleurs dégustés (en bouteille, Classico de G. Campagnola, de Cesari et de Corte Lonardi, Acinatico de Stefano Accordini, Masua di Jago de Recchia, Antichello de Santa Sofia, et encore en fûts, Adalia de Corte Sant’Alda, championne du bio, et Zonin, la grande cave), les 2014 récompenseront ceux qui ont le mieux travaillé par des vins d’une certaine élégance, avec une fraîcheur conférée par une acidité bien présente, à l’exact inverse d’un millésime riche. Pourra-t-il vieillir, vingt, trente ans ou plus? La réponse est non, au contraire des 2009 et des 2011.
Toujours en bisbille avec le Consorzio, le cercle des treize «familles» faisait déguster ses vins en «off», à la fameuse Bodega del Vino, institution du centre de Vérone, précisément dans le millésime 2011, où les classiques Allegrini et Zenato, Begali, avec son Monte Ca’Bianca, et Tedeschi, avec son cru Monte Olmi (pas produit en 2014), sortaient du lot.
Pas de place non plus pour une année comme 2014 dans la dégustation rétrospective pour célébrer les 50 ans de l’Amarone, où le 1969 de Montrésor, dans un «old style» classique, le 1997 de Roccolo Grassi, dans plus moderne, plus concentré et plus boisé, et le 2004 de Romano Dal Forno, magnifique de complexité, de puissance, mais aussi de fraîcheur, se sont signalés.
Montrer les millésimes les plus remarquables l’année où sort l’un des plus faibles, on prenait l’Histoire à rebrousse-poil. Comme à évoquer le bio, sur fond de pluies incessantes de deux douzaines de traitement pour tenter de mener à l’«appasimento» automnal des raisins malmenés tout l’été 2014. Il n’empêche: 114 producteurs pratiquent le bio sur un peu moins de 1000 ha. Le Consorzio, et sa directrice Olga Bussinello, confirment l’objectif de 60% (5000 ha) à moyen terme. Tandis que le professeur Diego Tomasi, qui passe au crible chaque millésime, avoue qu’en Valpolicella, au pied sud des Alpes, «le bio ne sera jamais facile», sauf à remplacer des produits chimiques de synthèses par des molécules naturelles contre les maladies fongiques. Dernière à se manifester, la «pourriture grise» est un ennemi redouté de l’«appasimento». «En Italie, le bio peut se pratiquer de la Toscane au Sud», confesse le scientifique. Et les changements du climat n’ont pas fini de réserver des surprises: en 2017, année chaude, avec des vendanges précoces, le séchage des raisins a été raccourci de 15 jours et était terminé à Noël! Pour quel style d’Amarone? Réponse en 2021.
(Pierre Thomas)