La prose au service de la restauration

Spécialiste en restauration, Christophe Chaillet nourrit une passion pour l’écriture. Il a rendu hommage à son métier et à ses origines paysannes dans un livre paru en 2019 et tiré profit du confinement pour achever une nouvelle série de textes.

L’«or de la terre», métaphore du blé, donne son titre à une jolie fable. (Unsplash)

«Parce qu’on a tous quelque chose de merveilleux en nous»: c’est la formule choisie par Christophe Chaillet pour résumer sa démarche littéraire. Aujourd’hui âgé de 30 ans, il a débuté son apprentissage de spécialiste en restauration en 2007 chez la famille Biaggi qui tient le restaurant du Lac, au Pont (VD), avant de travailler cinq ans à La Table de Mary (16/20 Gault & Millau, 1 étoile Michelin) et d’intégrer en 2019 l’équipe de l’hôtel La Prairie, à Yverdon. Parallèlement à ses activités professionnelles, le Vaudois s’est adonné à l’écriture, d’abord sous la forme de textes courts, puis dans un format plus ambitieux. C’est ainsi qu’il a publié l’an dernier un livre retraçant non seulement son parcours scolaire et professionnel, mais évoquant aussi la condition du monde paysan dont il est issu.

«J’associe depuis toujours mon métier à des moments conviviaux»
 

Intitulé Quand l’amour de la terre est le talon d’Achille de l’homme, (Editions du Panthéon), l’ouvrage en question représente une étape importante dans le parcours de Christophe Chaillet. «Ce projet que j’ai été tenté d’abandonner à plusieurs reprises m’a permis de beaucoup grandir: d’une part en portant un regard sur mes origines, et, d’autre part, en livrant quelques considérations personnelles sur nos métiers.»

A travers son témoignage, il souligne notamment le déficit d’image dont souffre parfois sa profession. «Je me rappelle encore de la réaction de mes camarades de classe quand je leur ai annoncé que j’allais entamer un apprentissage de spécialiste en restauration. Sachant que j’étais plutôt bon élève, ils avaient l’impression que je me tirais une balle dans le pied. Ce n’était pas du tout mon avis, étant donné que mon rapport à l’hôtellerie-restauration a toujours été marqué par un profond respect pour cette activité que j’associe à des moments heureux et conviviaux. Lorsque j’allais, enfant, au restaurant, ces instants prenaient en effet une saveur toute particulière pour ma famille d’agriculteurs qui n’avait pas la chance de partir souvent en vacances», se rappelle celui qui est membre de la Société professionnelle de la restauration.

Une fable sur un boulanger

Par chance, la valorisation progressive des métiers de l’hôtellerie-restauration contribue à l’évolution des mentalités. Christophe Chaillet s’en réjouit, lui qui est un fervent défenseur de sa corporation, et qui se lancera en août dans une formation complémentaire en vue de décrocher son diplôme de sommelier professionnel ASSP. «Comme l’hôtel La Prairie est fermé en cette période de semi-confinement, j’en profite pour lire des ouvrages sur le vin et la vigne, histoire de me familiariser avec les différents cépages et régions viticoles.» Cette période spéciale, le Vaudois en a aussi tiré profit pour achever une nouvelle série de courts textes qui formeront la tétralogie baptisée Fusions, et articulée autour des quatre éléments et des quatre saisons. Le premier volet, intitulé «L’orfèvre de l’or de la terre» (texte à découvrir ci-dessous), met en scène un boulanger, dont la vie est évoquée à travers une fable révélant la noblesse de son métier et la fierté qu’il a d’être «au service des autres».               

(Patrick Claudet)


«L’orfèvre de l’or de la terre»

par Christophe Chaillet, membre de la spr


Genèse

Cet enfant aux cheveux d’or a grandi dans un paradis façonné de cultures polychromes. Le «jardin» de sa jeunesse vivant au rythme des chants et des caprices des saisons, reposait dans son écrin de verdure flambante. Le cœur du garçonnet était réchauffé par la chaleur que dégageait cette vénérable étable abritant son bétail protégé.

Lorsqu’il était à l’école, lui, il avait une idée très précise du métier qu’il souhaitait exercer, tandis que la jeunesse de ses camarades était incertaine et indécise… Lui, il voulait être boulanger-pâtissier. Les autres préféraient se remettre au temps des études… Aucunement diplomates, tous (sans exception !), ont ri de lui, en lui disant que pratiquer un métier manuel ne permettait aucune évolution professionnelle et qu’en plus, ce choix ne lui assurerait guère un niveau de vie élevé…

Un jour, la charpente de la ferme familiale finit par s’écrouler sous les yeux de certains moqueurs irresponsables, succombant sous le poids de son âge et par trop de batailles acharnées perdues.

Alors, il partit à la ville voisine pour apprendre à fabriquer le pain…

Désormais, chaque jour, il ramène le pain, comme tous les bons pères de famille subvenant aux besoins de leur foyer. Exactement comme on extrait, sans relâches, la bûche de bois à la forêt, afin d’alimenter en continu le feu ardent de la cheminée de sa chaumière et ainsi ravir la famille qu’on a fondée. 

L’appel de la forêt

D’ailleurs, il aime de temps à autre s’évader dans sa « Forêt-Noire », accouplée de sa rivière brillant de mille feux. Son esprit peut, à cet instant, flâner dans le silence légendaire et pacifique des arbres vertigineux aux branchages en forme de cristaux «soufflés», s’entrelaçant dans des chaînes volumineuses d’une valeur d’au moins vingt-quatre carats pour l’oxygène de l’atmosphère.

C’est à croire que les oiseaux l’ont choisi comme messager, pour lui transmettre la Nouvelle venue du ciel, afin qu’il puisse, lui, la répandre sur Terre.

Il aime aussi scruter au fin fond des ténèbres, le printemps qui va enfin s’émanciper, comme par magie, chaque année renouvelée, comme pour être le premier témoin de la renaissance de la charmante et charmeuse saison, ornant le feuilletage des fougères de perles d’arrogance et parfumant l’air de fragrances variées des macarons.

A cause de la dureté du quotidien, il a besoin parfois de se ressourcer auprès de son ami le cerf, ce noble roi de la forêt, aux bois d’automne imposants à la mesure de son courage. Alors il s’échappe loin du tumulte de la cité, et là, en accédant au milieu du taillis, il peut alors s’entretenir avec l’élite de la forêt, pour s’imprégner de toute la lumière de l’âme que dégage le profond regard topaze de son précieux confident et conseiller, comme une transmission de vitalité pour ne jamais perdre la flamme au fond de lui.

A la lumière du jour

Demain, il retournera à la boulangerie. Dans la vitrine de la boutique on y voit une multitude de bonbonnières, de joyaux et de bijoux tressés, qui lui rappelle les gerbes de blé d’autrefois, dispersées sur le fabuleux tapis de soie de sa campagne natale…  Il aura plein de commandes à honorer. Il lui trotte déjà dans la tête, la broche originale qu’il devra réaliser en massepain et en chocolat du Ghana pour ce framboisier qui servira de gâteau d’anniversaire pour ce grand-papa mythique et très théâtral «Nonno» tant aimé par sa famille!

C’est sa vie, la vie qu’il a choisie: confectionner de belles créations gourmandes.

Il a compris qu’on arrivait à rassembler autour de la table et mettre d’accord tous les membres de la famille, en tendant de tout son cœur des réjouissances gustatives, comme par exemple une galette des Rois. En se souvenant du bébé tétant le sein de sa mère, cet instinct de survie maternel unit tous les hommes.

Chaque jour, derrière son comptoir, vêtu de son tablier enfariné il est heureux de vendre à ses clients du bonheur, du plaisir, du partage, de la reconnaissance, de la convivialité, de la joie et de l’écoute.

Être au service des autres, c’est sa fierté et sa vocation. Il se désintéresse de ceux qui font rimer service avec sacrifice et de ceux, qui considèrent le travail des serviteurs comme étant une tâche dégradante…

Il est conscient qu’un Vivant ne peut, à lui seul, détenir toute la vérité, alors il partage et dédie, sa part aux siens:

«Aimer tous les Êtres Uniques, libérer le meilleur d’eux-mêmes et croire en eux, c’est une des convictions pour incarner le changement vers un quotidien où il fait bon y vivre… »
 

C’est sa philosophie. C’est le sens qu’il a donné à sa vie, par la profession qu’il exerce tous les jours.

C’est sa façon à lui d’appliquer le grand oracle...