La sixième édition de Parabere a réuni 300 participant(e)s d’une quarantaine de pays pour débattre du futur de l’alimentation. Etat des lieux avec sa créatrice Maria Canabal.
Le premier forum Parabere s’est tenu à Bilbao en 2015, avant de migrer de Barcelone à Malmö puis récemment Istanbul. Comment avez-vous vu évoluer la situation sur le front de la parité en cuisine depuis lors?
Maria Canabal: Parabere Forum est né il y a sept ans. A l’époque, personne ne parlait d’égalité dans l’univers culinaire. Nous avons été des pionnières, avec les conséquences habituelles: incompréhension, moquerie, méfiance, cela dit sans misérabilisme. A l’époque, les congrès, les jurys des concours et autres tables rondes étaient à cent pour cent masculins, et tout le monde trouvait cela normal. En 2015, nous avons élaboré une base de données avec plus de 6000 femmes et entrepris un travail très important de prise de conscience et de promotion. Nous avons envoyé des femmes du réseau Parabere partout dans le monde: des Indiennes en Espagne, des Italiennes en Corée, des Danoises en Italie, des Françaises aux Etats-Unis. C’est notre plus grande fierté! Notre base de donnée est gratuite et ouverte à tous.
Quelle est la situation aujourd’hui?
A l’heure actuelle, nous avons des partenariats avec plusieurs acteurs de l’univers culinaire et des engagements concrets de manifestations qui s’engagent à respecter la parité. Et le public réagit quand il n’y a pas de femmes sur scène: le changement dans les mentalités est tangible.
Avez-vous l’impression que la restauration demeure une des branches les plus marquées par le machisme? Et comment surmonter les obstacles?
Le mouvement #metoo n’a pas eu lieu dans beaucoup de métiers, pour des raisons connues: la peur de perdre son emploi, la honte ou encore, la culpabilité. Je suis souvent confrontée à des témoignages de femmes ou de membres de la communauté LGBT violé.e.s ou harcelé.e.s en cuisine. Je les incite à dénoncer les faits auprès de la justice en donnant les noms, identités, établissements. Dénoncer via les réseaux sociaux ou de façon anonyme aide à prendre conscience du problème, mais ne fait pas avancer les choses. Nous vivons dans un état de droit: ceux qui ne le respectent pas doivent être sanctionnés. Beaucoup de restaurants sont très respectueux de l’éthique, pourtant si l’on ne dénonce pas les autres, tout le monde se retrouve dans le même panier.
Que dites-vous aux victimes de ces agissements?
Je leur dis de ne pas hésiter à quitter un lieu dont les conditions de travail ne leur conviennent pas, elles retrouveront du travail dans les deux heures. Il faut arrêter de répéter que c’est normal, que «le monde de la cuisine est ainsi». Non, Ce n’est pas «culturel» ni «lié au métier»: c’est du harcèlement.
«Il y a sept ans, personne ne parlait d’égalité en cuisine»
L’univers de la restauration serait-il pire que les autres?
En juillet dernier, j’ai été invitée à faire une présentation à l’ONU à New York, au sujet des femmes dans l’univers gastronomique. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: le plus grand écart salarial lié au genre, tous métiers confondus, est dans le domaine de l’informatique, suivi par les métiers culinaires. Par ailleurs, toutes professions confondues, ce sont aussi les métiers de la restauration qui comptabilisent les plus grand nombre de cas de femmes harcelées.
Les entreprises fautives s’exposent pourtant à de lourdes conséquences, notamment en termes d’image. Comment essayez-vous de faire bouger les lignes?
Après le green washing, nous connaissons désormais le pink washing! Il est beaucoup question de Empowering Women (d’émancipation ou de prise de pouvoir), mais les marques et entreprises sont souvent dans l’autopromotion. Elles ne font pas grand-chose pour les femmes mais les utilisent pour leur propre visibilité.
Pourquoi est-ce important que les entreprises agissent?
Un plat qui n’est pas équilibré laisse un mauvais arrière-goût, n’est-ce pas? Il en va de même pour les entreprises. Nous avons donc commencé par créer notre base de données, afin de promouvoir cet équilibre et de le rendre visible. En 2018, nous avons lancé la première application mobile recensant des lieux tenus ou dirigés par des femmes: disponible gratuitement sur l’App Store et Google Play, Parabere Gourmet City Guide a pour objectif de promouvoir le talent et l’entrepreneuriat au féminin. Elue «Best Food App in the world» en 2019, elle recense plus de 3000 adresses dans douze villes, de Berlin à Bangkok, Mexico ou Copenhague.
D’autres initiatives?
Nous avons aussi lancé une série d’ouvrages (The Parabere Essays) et un prix destiné à récompenser les femmes et/ou organisations qui favorisent l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle (Parabere Care Award), dont l’activiste et cheffe Alice Waters a été la première récipiendaire. Enfin, lors de la dernière édition du Forum, à Istanbul, nous avons lancé une bourse (Parabere Grant) grâce à la générosité de Carina Soto Velasquez (la reine des bars branchés parisiens) pour soutenir des femmes aux revenus modestes afin qu’elles puissent rejoindre notre réseau mondial.
(Propos recueillis par Véronique Zbinden)