Sans un miracle, Le Cinquième Jour fermera à fin janvier

Le miniresto genevois associait gastronomie et solidarité selon un concept inédit. Pas assez rentable pour ses investisseurs, il vit ses dernières heures.

Avec son comptoir en U, le restaurant accueille une douzaine de convives et, chaque samedi, les plus démunis. (DR)

«Le parcours n’a pas toujours été facile, mais nous avons prouvé que cela pouvait être réalisé avec succès. Malheureusement tout ne s’est pas déroulé comme prévu […]. Et aujourd’hui nous avons atteint notre limite [financière].» C’est par ces lignes que Walter el Nagar prenait congé, ces derniers jours, de ses clients fidèles, via les réseaux sociaux. L’aventure du Cinquième Jour, resto de poche installé dans le quartier genevois des Eaux-Vives, aura duré moins de 18 mois, et devrait se terminer, à moins d’un miracle, au 31 janvier.

Des ingrédients locaux et volontiers bios

A l’origine du concept, Walter el Nagar, alias Mad Chef, Milanais de naissance, 38 ans, dont une douzaine à explorer le monde grâce à la cuisine, de Trondheim à Mexico, semant sur son passage tables éphémères et enseignes originales. Le concept du Cinquième Jour?  Un comptoir en U évoquant un omakase japonais, décor sobre ouvert sur la cuisine, une douzaine de couverts, où déguster une cuisine ultrapersonnelle, aux saveurs du lieu et du moment, aux ingrédients locaux, volontiers bios. Le même menu y est servi, le samedi midi, aux personnes démunies adressées par des ONG locales, selon un modèle évoquant un peu les réfectoires solidaires de Massimo Bottura.

A Genève, Walter el Nagar a enthousiasmé sa clientèle avec ses compositions singulières, parfois déroutantes, s’affirmant comme un des chefs les plus talentueux du moment. Il a aussi fait voyager quelque 445 convives depuis l’ouverture, plus habitués à vivre aux marges de cette cité richissime qu’à prendre part à ses agapes. Coordinatrice bénévole des différentes associations partenaires (Armée du Salut, La Roseraie, Le CARE, Emmaüs, entre autres), Ximena Escobar de Nogales regrette que ce beau projet s’arrête et souligne le côté «spontané, généreux, irrévérencieux de Walter qui ne voulait pas faire à manger que pour les riches mais avait à cœur d’offrir les mêmes plats aux plus pauvres, une expérience qui se voulait sensuelle, humaine». 

Ne pas trahir les intentions de départ 

«C’était sans doute contradictoire de mêler une ambition gastronomique, une exigence sur la qualité des produits, l’origine locale et saisonnière, et vouloir accueillir les plus pauvres, relève Walter aujourd’hui. Mais Genève a été si inspirante, avec son mélange d’ONG œuvrant pour les migrants ou les réfugiés, d’idéaux humanitaires, d’expatriés de toute origine et culture, que le projet ne pouvait naître qu’ici.» L’ambition était certes importante, surtout en regard des douze couverts proposés, du niveau d’exigence et des prix nécessairement élevés. «On avait le choix entre créer une fondation à but non lucratif et trouver des investisseurs privés, au début. Par impatience, ou par méconnaissance peut-être, j’ai choisi la deuxième option. On a même pu rêver, à certains moments, de dupliquer le concept dans d’autres villes, vu le succès rencontré. Nous venions d’atteindre l’équilibre, un peu plus d’un an après l’ouverture mais cela n’a pas été suffisant pour nos investisseurs, qui s’attendent à des profits. A ce stade, je peux payer mes fournisseurs et mes collaborateurs, donc je préfère mettre un terme à l’aventure plutôt que de trahir nos intentions en nous orientant vers le profit au détriment de l’éthique.» A moins d’un repreneur de dernière minute, Le Cinquième Jour fermera donc le 31 janvier. Il reste peut-être quelques places pour les nostalgiques…

(Véronique Zbinden)