On ne devrait pas voir les salariées descendre massivement dans la rue, selon les opérateurs de la branche qui invoquent la CCNT. Cette dernière est-elle pour autant la panacée en termes d’égalité?
Selon toute vraisemblance, les salariées de l’hôtellerie-restauration seront peu nombreuses à manifester le 14 juin prochain, journée nationale de grève des femmes. Seraient-elles mieux loties que les employées d’autres secteurs? Pour rappel, ces chiffres quelque peu hypnotiques: 1532 francs de salaire mensuel en moins pour les femmes en Suisse – la part inexpliquée de cet écart étant de 43%, soit 657 francs. Mais aussi des femmes nettement plus nombreuses (17%) que leurs collègues de sexe masculin à percevoir de bas salaires.
Mais qu’en est-il de l’hôtellerie-restauration? Le groupe d’hôtels de luxe Sandoz affiche par exemple des effectifs de 40% de femmes pour 60% d’hommes, à peu près à tous les niveaux de l’organisation. «Pour ce qui est des salaires, nous respectons les règles de la convention collective nationale de travail (CCNT), avec des barèmes correspondant au niveau de formation. Ainsi, il n’y a pas d’écarts salariaux par genre», indique Odile Vogel Reynaud, directrice Sales & Marketing des hôtels du groupe Sandoz. Pour qui l’application de la CCNT garantit la paix sociale.
Du côté de la restauration collective, le SV Group dit ne disposer d’aucune donnée et n’a pas pris position quant à la grève, indique Marion Münstermann, chargée de communication. De même, la plupart des entreprises et groupes contactés se cantonnent dans leur application stricte de la CCNT et se montrent peu diserts sur la question de la grève.
Directrice des ressources humaines du groupe de restauration collective Eldora, qui compte quelque 1850 collaborateurs dans toute la Suisse, Nathalie Morel-Favre dit appliquer la CCNT, avec des salaires légèrement supérieurs aux minima. En gros, une grille allant de 3600 francs (3470 selon la CCNT) jusqu’à 8000 francs environ pour un responsable de site. Pas d’écarts salariaux donc, à en croire la responsable. Cela dit, pour prendre l’exemple d’Eldora, les femmes ne sont que 25% à occuper la fonction de responsables de sites; dans l’administration du même groupe, elles ne représentent plus que 15% des cadres.
Pour ce qui est de la grève du 14 juin, aucun des acteurs concernés de la branche Horeca n’a officiellement pris position à ce jour. On anticipe ici ou là des absences pour cause de mobilisation. Mais faut-il s’attendre à une présence massive des nettoyeuses et des casserolières, des femmes de chambre ou des commis de cuisine dans la rue et sur nos places le 14 juin?
Chez Eldora, on dit avoir «peu de données». «Difficile de prévoir précisément quelle sera la participation, faute de retours de nos équipes, indique Nathalie Morel-Favre. Nous sommes néanmoins à l’écoute de nos collaboratrices et du terrain et nous avons prévu de combler les absences, le cas échéant, en faisant appel à des intérimaires.» La responsable précise par ailleurs être préparée à d’éventuelles absences et n’envisager «ni perte d’emploi ni retenue salariale». C’est un secteur où l’on observe beaucoup de temps partiel, féminin pour l’essentiel, donc il est probable que certaines prennent part aux actions sur leur temps libre.
Chez Tibits, on ne prévoit pas de défection massive, le personnel féminin des restos végétariens à succès bénéficiant de structures salariales transparentes. La direction affirme mener une politique volontariste: «Nous visons un équilibre à tous les niveaux avec plus de femmes dans le haut de la hiérarchie, soit onze femmes pour six hommes chefs de sites», relève Daniel Frei, fondateur et CEO de Tibits. «La parité est un objectif, non seulement parce que notre clientèle compte davantage de femmes mais aussi parce que nous apprécions la complémentarité et la diversité.»
Reste à savoir si la CCNT est la panacée en termes d’égalité salariale. On peut se poser la question, sachant que, dans la branche et plus particulièrement l’hôtellerie, le taux de personnel sans formation initiale – sans CFC ni AFP – est très élevé (environ 70%), d’où la présence de nombreuses femmes, souvent migrantes, en situation précaire. Par ailleurs, si l’écart salarial est a priori un peu moins marqué que dans le reste de l’économie (à 8,3%), la part inexpliquée de cet écart bondit pourtant à 80,3%, selon une étude récente du bureau de l’égalité.
Quid de la situation dans les cuisines? Elle est un peu différente, dans la mesure où l’on fait généralement appel à du personnel plus qualifié, et où le salaire minimum est de 4195 francs. Seul bémol: la présence féminine y est moins nombreuse en raison d’une part d’horaires difficiles à concilier avec une vie de famille, et, d’autre part, d’un univers de travail très dur, empreint de stress et parfois de violence verbale sinon physique. Autant de raisons qui expliquent qu’il est souvent plus difficile pour une femme de se faire une place et de s’élever dans la hiérarchie pour devenir cheffe de partie, sous-cheffe ou cheffe. D’où la tentation de s’orienter vers la restauration d’entreprise, les EMS ou les crèches, où les femmes ont la possibilité de concilier leur double charge professionnelle et familiale.
Qu’elles choisissent de participer ou non à la mobilisation de rue le 14 juin prochain, les professionnelles de l’hôtellerie-restauration auront toujours la possibilité de témoigner leur solidarité envers la cause des femmes. En arborant par exemple un badge, un bracelet, une écharpe, afin de faire prendre conscience à leur entourage de cet état de fait, mais aussi en marquant un temps d’arrêt à 11 heures et 15h24, soit l’heure à partir de laquelle les femmes ne sont plus rémunérées pour un emploi à plein temps.
(Véronique Zbinden)