Le réputé vigneron genevois Jean-Pierre Pellegrin raconte sa complexe construction. Sa relation avec son fils François faite de mots simples apaise les doutes.

Dans sa cave de Peissy, Jean-Pierre Pellegrin façonne des vins précis, reconnus bien au-delà de Genève. (Photos DR)
On rencontre le vigneron Jean-Pierre Pellegrin à Peissy, Genève, un lendemain de grêle. Soucieux, il déclare: «Nous voilà déjà dans le vif du sujet.» On commence par un parcours à travers des vignes plantées proches les unes des autres et à faible rendement. Il nous montre chaque grappe. Inspecte les grains endommagés. Il semble rapidement soulagé: «Ouf, la vigne reste résiliente, comme certains philosophes…» Ces premières réflexions condensent tout Jean-Pierre Pellegrin. Ce mélange de recul sur lui-même, de flegmatisme, d’humour et de sérénité. Cela lui permet de cultiver de façon personnelle 20 ha, de travailler dans une toute petite cave multifonction et de savourer sa large reconnaissance nationale et internationale. Il est une figure historique de la Mémoire des Vins Suisse avec son Grand’Cour Rouge et auréolé de 94 points au guide Parker pour son Chardonnay C 2020.
Malgré ce parcours exceptionnel, Jean-Pierre ne se croit toujours pas né vigneron. «Je dirais plus chercheur, créateur», dit-il à l’heure de la retraite légale et de se retirer progressivement, mais pas complètement, de son domaine de Grand’Cour, pour laisser progressivement sa place à ses enfants, Chloé pour l’identité et la commercialisation, François en vigne et en cave.
Jean-Pierre tient à raconter ses «différents parcours». La vigne existe chez les Pellegrin, cette famille huguenote, depuis 1557. Mais jamais exploitée de façon personnelle avant la décision de Jean-Pierre, en 1994, de fonder son propre domaine. «J’ai repris un peu à contre-courant et à contre-cœur, je n’étais pas pleinement convaincu par ces dix hectares de raisin anonyme qui partait en coopérative.» Sa vocation se précise en 1982, «badaboum», il termine ses études à Changins, dans une volée qu’il qualifie d’exceptionnelle, autour «de nanas incroyables, Marie-Thérèse Chappaz en tête, mais aussi de cette grande dame du vin qu’est Marie-Bernard Gillioz».

Jean-Pierre Pellegrin prépare la transmission du domaine à ses enfants.
Juste après, il s’engage en collectif à Vin Union pour tenter de donner un nouveau souffle aux coopératives genevoises. Se forme alors cette identité bicéphale avec Nicolas Bonnet: «On faisait tout ensemble. Lui avait déjà des visions très définies, alors que je me sentais en construction.» Mais en 1994, le paysage de coopératives change, de grands domaines les quittent pour fonder leurs propres caves. La prise de conscience de Jean-Pierre passe par Marie-Thérèse Chappaz: «Toujours elle, encore elle, je voyais le grand décalage qui subsistait entre les vignes que je travaillais au quotidien à la coopérative et son souci pour la question de la nature et de l’humain. En 1994, je n’osais pas mettre mon patronyme, Pellegrin, sur les étiquettes, j’étais encore un brin timide. Je venais de rencontrer ma femme Patricia, une formidable «business woman» qui avait repris le commerce de cadeaux souvenirs de ses parents. Elle m’a appris à comprendre mon produit et à communiquer. C’est une forme de renaissance, qui trouve son apogée avant la naissance de mes enfants.» Son fils François dit les choses autrement: «Jean-Pierre pense toujours au raisin. Moi, je suis plus lent, j’observe la plante en entier, je me préoccupe de la santé des feuilles, j’aime les jeunes plantations.» Jean-Pierre sourit: «Il arrive à exprimer ses idées en artiste. Moi, j’en avais plein, mais je n’osais pas, j’ai appris par la beauté du sol et en goûtant.»
«Mon fils arrive à exprimer ses idées en artiste. Moi je n’osais pas»
Jean-Pierre Pellegrin, Vigneron
Jean-Pierre n’oublie jamais les compagnons de route. En 2005 lors de la consécration critique de son Pinot Noir P, il songe à toute la clique des vins exquis qui lui a permis de penser le vin: le mage Jacques Tatasciore, le docteur Patrick Regamey et le philosophe Jacques Perrin. Par goût des profondeurs archéologiques, sa passion d’enfance, Jean-Pierre aime dérouter une dernière fois. Alors qu’on croit connaître son instinct d’orfèvre sur Grand’Cour Rouge, un assemblage à la bordelaise qui repose une dominante de cabernet franc.
A la dérobée, il nous sert un Chasselas Bois Rouge millésime 2016, élevé 10 à 11 mois sur lies, 400 flacons uniquement au format magnum oubliés à six mètres de profondeur dans son puits d’eau de source. Son fils François dit: «Sous l’eau le vin semble se sentir en osmose, comme moi dans le Rhône.» François aime les faux airs de chardonnay de ce chasselas. «Moi j’aime la discrétion du vin, son entrée de bouche sur des notes de mandarine, ses arômes de pâte d’amandes, puis le retour sur la fin aux caractéristiques minérales», dit le père. Je pars sur la pointe des pieds, ému par cette relation père-fils singulière et universelle.
(Alexandre Caldara)
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