Faut-il brûler le petit-déjeuner?

Un essai passionnant revient sur l’histoire de ce repas matinal, sa grande variabilité au fil des siècles et des cultures.

Les baby boomers et autres enfants des quatre générations successives risquent de s’étrangler en avalant leur tartine. La question posée par Gilles Fumey: Le petit-déjeuner – Un repas inutile? jette un méchant doute sur le dogme selon lequel le repas du matin serait le plus important de la journée. A en croire l’auteur, l’industrie s’est approprié la petite musique de nos casse-croûte et de leur rythme. Au point de nous faire croire que ce qui est bon pour le business le serait aussi pour notre métabolisme.

Au petit-déjeuner, une poignée de myrtilles apporte aussi bien des fibres que des antioxydants et micronutriments (Pexels)

Le géographe et auteur de nombreux essais, dont une Histoire de l’alimentation, passe en revue les bouleversements de ces derniers siècles. L’irruption des trois breuvages exotiques que sont le thé, le café et le cacao consacre la naissance du petit-déjeuner moderne à la fin du 18e siècle: d’abord appréciés des femmes, ils sont à l’origine de nouveaux lieux et rites sociaux. Autre moment clé, un article paru en 1917 dans une revue appartenant à l’industriel états-unien Kellogg fait l’éloge d’un certain flocon croustillant de céréales, né par hasard dans les milieux adventistes du Michigan.

Les grandes plaines du Midwest où paissaient les bisons sont peu à peu converties en cultures céréalières intensives, colonisées par l’industrie alimentaire. La Seconde Guerre mondiale accélère sa main basse sur l’Europe en transformant le repas du matin en breakfast. C’est cette «bataille géopolitique féroce», à l’impact sanitaire et environnemental considérable, notamment au vu de l’épidémie d’obésité, que conte l’auteur.

Une façon de rompre le jeûne

A l’origine, dans nos campagnes, on ne mangeait rien avant d’attaquer la journée de labeur; ce n’est que plusieurs heures après le lever que les paysans ou les ouvriers cassaient la croûte. Dé-jeuner (ou break fast) signifie rompre le jeûne, alors que dîner veut dire manger à dix heures: entre les deux, le rythme des prises alimentaires évolue et s’intensifie au fil du temps. Dans le monde romain, le jentaculum est une collation frugale faite de pain, voire de quelques fruits, olives et fromage, contrairement à la cena, qui est le repas vespéral plus consistant. Aujourd’hui, la colazione des Italiens se résume de même le plus souvent à un café noir serré avec un verre d’eau. Alors qu’à l’inverse, Allemands et Anglais font bombance dès le saut du lit.

Des habitudes matinales façonnées par les siècles

A la fin du 18e siècle, les Français se contentent de deux repas quotidiens: un déjeuner dans la matinée et un dîner au plus tard à 17 h. Suit une époque de flottement et de désorganisation des prises alimentaires et de leurs horaires.

Pratiques éminemment locales

Les injonctions innombrables auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui (cinq ou dix fruits et légumes, 10 000 pas quotidiens ou la nécessité de faire «le plein d’énergie» avant de partir à l’école ou au travail) assimilent notre corps à une machine fonctionnant grâce l’apport de calories (notion définie en 1824). Un tableau faussé et déstabilisant, alors que la chose est plus complexe. Il suffit de considérer les exemples opposés du Frühstuck allemand et de la colazione italienne, voire de voyager au Japon, pour s’en convaincre: ces pratiques sont éminemment locales, comme le sont le goût du sucré plutôt que du salé, du poisson, de la charcuterie ou de la soupe miso, voire les horaires auxquels on les consomme.

Elles varient au gré des siècles. L’auteur passant en revue le Moyen Age et les monastères, la royauté et l’Empire, l’émergence de la bourgeoisie avec la révo-lution industrielle, les rythmes différant selon la classe sociale: les élites vont au spectacle ou fréquentent les salons, dînant à 14 heures et soupant à 21 heures, alors que les paysans calent leurs horaires sur ceux du soleil.

Au-delà du monde occidental, le garde-manger est sans fin et on l’explore, de l’Asie à l’Amérique latine et à l’Afrique. La Chine enseigne à ne pas séparer le corps de l’esprit et à replacer l’humain et l’alimentation dans le macrocosme, loin de la vision occidentalo-centriste.

Mais alors quels mets privilégier? Les fruits, riches en antioxydants, donnent de l’énergie, mais au diable le jus d’orange industriel à base de concentré, riche uniquement de fructose, issu de sirop de maïs, sucre que l’on sait addictif. Dans le même esprit, la consommation excessive de viande va de pair avec l’hyperproductivité agricole. Les tartines ne valent guère mieux, alors que le bol de céréales mal nommé Trésor de Kellogg’s recèle 85 % de graisses et sucres ajoutés, une forte dose d’acides saturés, le tout saupoudré de résidus de pesticides. On veillera aussi à répartir les prises alimentaires: et vive le modèle italien! Enfin, il est urgent, recommande l’auteur, de «libérer nos matins» et reprendre le contrôle de notre chronobiologie et de notre bien-être…

(Véronique Benoit)


Davantage d’informations:

enbas.net


En librairie

Gilles Fumey retrace l’histoire du petit-déjeuner et démonte les idées reçues façonnées par l’industrie alimentaire. Un essai éclairant sur nos habitudes et leurs effets.

Editions d’en bas 14,8 x 21 cm, 80 p., broché ISBN 978-2-8290-0702-6