Rouges plus cristallins

La Mémoire des Vins Suisse permet d’observer les nouvelles tendances. Au Tessin, à Neuchâtel, les vins de garde s’allègent.

Le Pur Sang 2023 de Charlotte Burgat et de son père Louis-Philippe est tout simplement remarquable.

Unique en son genre, la Mémoire des Vins Suisse permet chaque année aux experts et au grand public de déguster plusieurs millésimes d’un grand vin. Des nectars présélectionnés de 59 producteurs sur nos six appellations. On peut donc considérer cette plateforme qui se tenait cette année le 9 mars à Zurich comme un laboratoire des nouvelles tendances. Comme plusieurs autres experts, le style de certains classiques du vin suisses de haute gamme nous semble aujourd’hui évoluer vers moins de puissance, une plus grande minéralité, y compris sur les rouges, et une finesse: quelque chose de plus cristallin.

L’élégance suave du merlot

Au Tessin, les précurseurs de cette tendance sur le merlot furent incontestablement dans les années 1980, deux Alémaniques, Christian Zündel et Daniel Huber, pour Montagna Magica. Ils prirent le contrepied de vins alors assez bodybuildé et extrêmement corsés. Ils imposèrent petit à petit leur vision d’auteur ancrée dans le terroir. Le Montagna Magica 2017 illustre bien cette prise de risque. Par son nez sauvage aux effluves de cuir qui contraste avec une bouche très élégante sur des cassis fondants et vifs.

Mais la métamorphose la plus inattendue et la plus réussie se trouve chez Sassi Grossi. Le vin conçu pour la garde du domaine Gialdi, qui, à l’instar du millésime 2017, misait surtout sur sa puissance tanique et sur des arômes ultras-vifs. Mais manquait parfois de nuance. Pour nous le millésime 2023 marque un réel tournant. Le long et lent travail de l’expérimenté oenologue Fred de Martin depuis 2001 semble exprimer toute sa plénitude. Les doux arômes de griottes restent longtemps en bouche. On aime la délicatesse, l’élégance suave plus proche de subtils cabernets francs que de merlots trop marqués par l’élevage. Pour poursuivre cette analyse, on constate que les grands vins restent ceux qui réussissent la synthèse rare entre rappeler une tradition et amener une pointe de modernité. Et voilà toujours au Tessin ce que réussissent admirablement Barbara von der Crone et de Paolo Visini sur Balin un merlot 2023 avec un nez déroutant de safran, puis une extraordinaire bouche de mûres. En laissant beaucoup de matière, comme un clin d’œil symphonique, mais aussi un côté soyeux plus dans l’air du temps.

Des pinots plus radicaux

On constate aussi la même tendance sur les grands pinots noirs parcellaires neuchâtelois. Ils prennent de plus en plus le pouls d’une certaine radicalité bourguignonne ou grisonne allant vers plus de vibration et moins de concentration. Jacques Tatasciore fut un des précurseurs de ce courant dans la région, il vinifia d’ailleurs longtemps ses nectars chez Jean-Pierre Kuntzer. Le Clos de la Perrière 2022 élevé en fûts neufs par sa fille Elodie Kuntzer s’inscrit pleinement dans cet élan avec une entrée en bouche très florale, marquée par la rose et des tanins aussi souples qu’amples.

Mais le changement le plus significatif de la région se trouve du côté du Pur Sang, de Louis-Philippe Burgat et de sa fille Charlotte, une aventure de très haut de gamme avec des prix records lancée en 2005 à Neuchâtel. Longtemps ce vin nous semblait trop technique, trop méticuleux, voire austère, ce que l’on ressent encore un peu sur le millésime 2017. Mais tout se libère sur 2023, avec des arômes envoûtants de bourgeons de cassis et une vitalité qui fait penser à de la quinine. Son prix – plus de 90 francs – peut encore dissuader malgré son évidente qualité, si l’on compare au moins de 50 francs du Clos de la Perrière. Chez Chambleau, on trouve aussi à ce prix La Gavotte, exceptionnelle sur son millésime 2022, avec une bouche très ample de cassis. S’il fallait rapprocher ce nouveau style de pinot noir de l’école grisonne, on irait vers le Selvener Malanser de Fromm 2023, également vinifié en fûts neufs. On aime la densité immédiate de ce vin aux doux arômes de framboise et au final d’orange amère.

Les grands rouges suisses deviennent plus cristallins. (Photos DR)

Désormais, les vins de garde s’expriment pleinement dans leur jeunesse

En Valais le très haut de gamme se joue depuis longtemps sur les blancs avec des liquoreux exceptionnels chez Denis Mercier ou Marie-Thérèse Chappaz. Le domaine Jean-René Germanier lance un premier millésime 2024 de Cayas Blanc, une heida réserve dans sa gamme de prestige, qui comprenait uniquement de la syrah. La mise en fermentation de l’heida se fait dans des fûts de 220 litres en verre Wineglobe, puis des foudres et des barriques de 400 litres. Ce qui donne un vin qui prend son envol sur des arômes herbacés, mentholés et une longueur florale. L’humagne blanc, très ancien cépage autochtone du Valais, offre aussi un voyage de grande intensité dans une vinification en dentelles, à l’instar de celle du domaine des Muses.

Le vins de garde s’expriment désormais pleinement dans leur jeunesse. Il ne faut plus deviner leur potentiel, on peut déjà éprouver la recherche de qualité dès les premiers millésimes. Une évolution qui démocratise les partis-pris pointus.

(Alexandre Caldara)


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