Anne-Sophie Pic et Beau-Rivage Palace, le divorce

Le groupe Sandoz met un terme à une aventure lausannoise de dix-sept ans: une décision que la Meilleure Cheffe du Monde 2011 qualifie d’inattendue, brutale et inélégante.

Anne-Sophie Pic avait pris ses quartiers au BRP en 2009.

Elle avait «de grands rêves pour Lausanne et des étoiles» dans les yeux quand elle l’évoquait. Hélas, refrain connu, les histoires d’amour finissent mal. En général. Dans le cas particulier, la fin d’un mariage de dix-sept ans – sous les lambris et l’éclat virginal d’un décor lacustre – entre la star de la gastronomie Anne-Sophie Pic et le Beau-Rivage Palace de Lausanne (BRP) était révélée vendredi soir dernier, via la plateforme de Gault & Millau. Ni le groupe Sandoz, ni la cheffe n’ont souhaité commenter, malgré plusieurs sollicitations.

Expansion internationale

La cheffe valentinoise aurait été informée par la direction du BRP peu auparavant, alors qu’elle était dans son fief de Valence, de même que son bras droit lausannois Jordan Theurillat et ses autres collaborateurs. Les raisons invoquées? Le palace souhaiterait désormais un chef résident et non une gestion à distance. La rentabilité du site ne serait pas en cause, aux dires des intéressés, qui évoquent un chiffre d’affaires en croissance constante depuis l’ouverture initiale, une «dynamique positive» saluée de même par le directeur du BRP Benjamin Chemoul dans une interview récente à PME Magazine.

L’installation de Pic en Suisse, en 2009, coïncide avec les débuts d’une expansion internationale, propos jamais contredit depuis. Après avoir longtemps refusé de se démultiplier hors de sa Drôme natale, la cheffe avait alors changé de philosophie pour donner naissance avec son mari David Sinapian au groupe Pic et à de nombreux projets, de la capitale française au Royaume-Uni et des Alpes à l’Asie. Sollicité de toutes parts, jusqu’à New York, pour une ouverture qui ne se concrétisa pas, in extremis, le groupe Pic a ainsi compté jusqu’à près de 500 collaborateurs, répartis entre une dizaine de sites et autant d’étoiles. En 2011, la Valentinoise avait également été élue Meilleure Cheffe du Monde par le jury international des World’s 50 Best Restaurants.

Un mécanisme bien rôdé

Il peut paraître singulier que le groupe Sandoz prenne soudainement conscience de la dimension planétaire et nomade de sa cheffe invitée, du fait qu’elle délègue les responsabilités à ses équipes, toutes dûment formées au sein du groupe. D’autant que les travaux de rénovation du restaurant lausannois ont nécessité sa fermeture durant un an, d’octobre 2023 à septembre 2024, et entraîné des coûts considérables, jamais chiffrés officiellement. L’adresse lausannoise doublement étoilée avait gagné au passage un décor ultra personnalisé, couronné par un Ahead Award, une cuisine de très haut vol, un bar spectaculaire et l’installation d’une table d’hôtes. Le groupe Sandoz et la direction du BRP lui en avaient donné les moyens, la cheffe réaffirmant alors sa volonté d’aller décrocher la troisième étoile Michelin pour son adresse fétiche, synonyme d’un attachement unique, personnel et familial.

A son arrivée à Lausanne, tous ses collègues ne l’avaient certes pas accueillie à bras ouverts: elle nous confiait avoir ressenti «une part d’attitude protectionniste, sans en avoir été trop affectée et n’en être plus désireuse de s’investir pleinement». Elle expliquait de même les rouages du mécanisme bien rodé lui permettant de créer et collaborer à distance avec ses équipes depuis centre névralgique de son Lab drômois, entre table triplement étoilée, hôtel Relais & Châteaux, bistro, épicerie et école de cuisine. Le Pic Lab se veut un centre de formation, où les équipes viennent s’imprégner de la philosophie maison, avant de voyager à leur tour au sein du groupe, expliquait-elle. La plupart des chefs sont ainsi passés par Valence, à l’instar de Jordan Theurillat, plus de dix ans au sein du groupe.

Fâcheux timing

On ne prend la clientèle de personne, estimait par ailleurs Anne-Sophie Pic, pour qui «les talents comme les clientèles s’additionnent: plus une région devient gastronomique, plus cela crée un dynamisme et une saine concurrence».Les guides ne l’ont pas pleinement suivie dans son ambition helvétique. A l’issue de la crise covid, de nouvelles tables de la Dame de Pic avaient à nouveau essaimé sur deux continents. Courtisée par l’univers de la mode, la cheffe a signé trois cafés Dior au Japon et trois autres en Chine, en partenariat avec le groupe LVMH, elle l’est aussi par le monde de l’art: l’ouverture d’une brasserie à la Fondation Cartier, à Paris est agendée à l’automne 2026.

Dès 2024, toutefois, le vent semble tourner et plusieurs fermetures se succèdent. En 2024, la table du Raffles, à Singapour ferme, puis en 2025, ses deux partenariats avec Four Seasons, à Londres et à Megève, prennent successivement fin. Son adresse parisienne de la Rue de Rivoli est vouée à clore ses portes prochainement. Alors qu’à Dubaï, le nouvel établissement mijoté de longue date par le groupe Pic est pour l’heure mis en pause, en raison du contexte international. La fin du partenariat avec le groupe Sandoz devrait être actée en décembre 2026. «Cette décision est brutale: on peut toujours se séparer, mais pas de cette manière, après une relation aussi longue», déclare la cheffe en substance au guide jaune. «On se doit d’agir avec élégance et respect jusqu’au bout.»

Fâcheux timing enfin. Ou maigre consolation: trois jours avant la nouvelle du divorce, le 24 mars dernier, la Valentinoise était élevée au grade d’officier de la Légion d’honneur à l’Elysée, au côté de ses pairs Alain Ducasse et Guy Savoy, entre autres personnalités.

(Véronique Benoit)


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Le Groupe Pic