Comment le fascisme tenta d’abolir les pâtes

Accusés de rendre l’homme indolent et nostalgique, les spaghettis et raviolis sont alors voués aux gémonies, tandis que le Manifeste futuriste prône une gastronomie révolutionnaire.

Dans le Manifeste de la Cuisine futuriste, Marinetti décrit les pâtes comme une «absurde religion gastronomique». (Unsplash)

Le physicien Federico Tavola raconte avoir été marqué par les étés en Sicile, entre Catane et les Iles éoliennes. Un temps où tout gravite autour de la table, des virées en mer d’où l’on ramène mérous, patelles et autres sardines, aux séjours chez un oncle amoureux fou de cuisine et de pastasciutta sous toutes ses formes. Autant de souvenirs qui imprègnent son nouveau livre Pourquoi les fascistes n’aiment pas les spaghettis (Istya & Cie).

Cet essai très personnel est à lire à la manière d’une déclaration d’amour à la cuisine italienne. Car si Tavola nous entraîne dans les années 1920-30, à l’heure de l’avènement du fascisme et de ses aspirations à forger «un homme nouveau», il est surtout question, ici, fondamentalement, de ce qui fait l’identité italienne. Dans la plupart des Etats, une langue commune sert de socle à l’identité nationale. Ce n’est pas le cas de l’Italie, dont l’unité politique est récente et qui ne saurait se réunir autour d’une langue, d’une histoire, ni même d’une vision du monde partagées. Dans ce pays «morcelé aux dialectes changeant à chaque vallée, au passé chaotique fait de conquêtes et de reconquêtes, l’unité nationale passe par la nourriture; la cuisine est notre langue commune, les recettes notre grammaire», analyse l’auteur. Du reste, où que les congrès et déplacements professionnels entraînent ce grand voyageur, il emporte systématiquement dans ses bagages quantité d’indispensable semoule de blé dur.

A la faveur d’une exposition réunissant des artistes aussi opposés que Lucio Fontana et Filippo Tommaso Marinetti, on apprend que ce dernier a inspiré Apollinaire et surtout Mussolini.

Le père du futurisme prônait une vision gastronomique révolutionnaire, en rupture avec la tradition. Les pâtes sont ainsi diabolisées, coupables de rendre l’homme mou et indolent. Tout au contraire du riz, emblématique de la plaine du Pô, et du risotto milanais.

Il y avait certes dans le projet fasciste une raison économique, visant à réduire la dépendance au blé étranger et à renforcer l’autonomie nationale. C’est la Battaglia del Grano, que lance le régime fasciste en 1925.

«La cuisine est notre langue commune, les recettes notre grammaire»

Federico Tavola, auteur

De plus, pour le futurisme qui célèbre la vitesse, la machine et la modernité, la pasta a tout pour déplaire. Elle est la notion la plus «universelle du lexique émotionnel italien» et s’inscrit dans un registre de fraternité et d’apaisement, note l’auteur. Un peuple qui mange des pâtes est un peuple apaisé, trop calme pour se lancer dans les grands projets épiques chers au Duce. En filigrane de cette croisade contre les pâtes, l’auteur perçoit en outre une claire volonté de diviser pour régner.

Mets aux intitulés énigmatiques

Les futuristes ne pouvaient que se retrouver dans cette déclaration de guerre à la pasta, symbole de tout ce qu’ils veulent détruire: le confort, la lenteur, l’attachement à un passé méprisé. Ainsi en novembre 1930, à la veille de la publication du Manifeste de la Cuisine futuriste, Marinetti livre sa vision de l’alimentation au cours d’un dîner de gala, où sont servis des mets aux intitulés énigmatiques: bouillon de roses et soleil, agneaux rôtis à la sauce lion, glace de lune.

Ce texte portera à son comble l’ambition d’élever la gastronomie au rang d’art; dès le premier chapitre, il préconise l’abolition des pâtes, «absurde religion gastronomique italienne». Un mets censément à l’opposé de l’esprit vif et de l’âme passionnée, généreuse et intuitive du peuple italien. L’expert convoqué pour convaincre des méfaits de cet aliment amylacé souligne qu’il entraîne déséquilibres et troubles du pancréas et du foie, mais aussi faiblesse, pessimisme, inactivité, nostalgie et neutralisme.

Une immense ambition

A l’opposé de l’indigeste semoule, le futurisme prône la mortadelle au nougat, l’ananas aux sardines ou le saumon aux rayons de soleil, sauce Mars. Autant de saveurs censément nouvelles, nées d’associations insolites. De même, couteaux et fourchettes passent aux oubliettes, au profit du contact direct avec les aliments. Le Manifeste ne passe pas pour autant comme une lettre à la poste, en dépit d’une campagne intense de son auteur; certains le supplient d’épargner les tagliatelles, d’autres plaident la cause des raviolis. Oui mais. L’ambition futuriste est immense, qui entend abolir les frontières et les conventions, entre les diverses formes d’expression artistique. On invente dès lors le Zang Tumb Tumb à la carbonara, nouveau design et nouvelle texture, légère, de pasta issue de légumineuses ou de riz noir.

Pour l’anecdote, la campagne de Marinetti se retourna définitivement contre lui le jour où un photographe le surprit dans une trattoria, attablé devant un plat de pâtes.

(Véronique Benoit)


Davantage d’informations:

istya-cie.fr


En librairie

Federico Tavola, «Pourquoi les fascistes n’aiment pas les spagehettis»
Istya & Cie
304 pages
ISBN 978-2-88944-332-1