Le premier Mémoire Summit proposait pas moins de 94 vins à des dégustateurs internationaux conviés. Petite sélection avec une passionnée venue de Belgique.

Les visiteurs étrangers ont découvert les vignobles suisses, dont celui du Dézaley. (Photos Joakim Löb/Swiss Cork)
La Suisse du vin veut exister à l’international. Elle ne craint plus d’inviter des critiques du monde entier sur ses plus beaux terroirs. Preuve en est l’initiative inédite de la Mémoire des vins suisse, qui organisait cette année un Summit international, à Sierre, en collaboration avec Viena. Point culminant de ce voyage de trois jours, des experts suisses et internationaux ont été conviés à déguster 94 vins issus du trésor de la Mémoire. Une dégustation servie individuellement à table, où chacun peut opter par une dégustation par cépage ou par millésime, ce qui offre un confort de dégustation assez rare, car ce trésor se présente plutôt dans le cadre de salons publics très fréquentés.
L’occasion de confronter nos appréciations avec celles de Nadège Bon-Betemps, fondatrice de Cybele Flow en Belgique. Elle déguste moins de vins suisses que nous, bien qu’elle tienne à les défendre dans sa sélection de vignobles de montagne, en agriculture biologique et souvent familiaux, qu’elle propose en accords avec la gastronomie. Notamment à Bruxelles, dans le salon qu’elle organise et qui vient de se dérouler, auquel participaient cinq vignerons helvètes. Quel regard portait-elle sur le vin d’ici avant son voyage? «Il tend à être connu hors de ses frontières, car il est considéré comme un produit de niche.» Et dans son pays, quel vision porte-t-on sur le vignoble suisse? «Les Belges aiment le vin suisse, quand ils le connaissent, cela reste toujours une madeleine de Proust de leurs vacances en Suisse.» Et après ce voyage? «J’ai eu l’occasion d’appréhender la richesse du terroir. Celui de Chamoson ne procurera pas la même expression sur son chasselas que celui de Martigny, pourtant ils sont situés à faible distance les uns des autres.»
Nadège Bon-Bontemps, fondatrice de Cybele Flow
De la dégustation, Nadège Bon-Betemps souligne la qualité générale des vins proposés. Elle reconnaît deux coups de cœurs. Tout d’abord, la syrah 2023 de Denis Mercier, dont elle savourait plutôt les cornalins. Pour notre part, ce vin a aussi retenu notre attention par le contraste entre sa souplesse, sa bouche de sous-bois et sa finale plus électrique sur la rhubarbe. Intéressant en tous les cas de constater qu’une syrah valaisanne séduit autant le palais d’une dégustatrice internationale.
On se souvient d’une autre visite en Valais, voilà une dizaine d’année, du critique du Figaro Bernard Burtschy qui avait relevé le niveau incroyable des syrah suisses, notamment celles de Simon Mayne et Benoît Dorsaz. Il disait pouvoir le confondre à l’aveugle avec certaines rhodaniennes. Il enncourageait très fortement l’exportation.

Servis individuellement à table, les 94 vins du trésor de la Mémoire ont été dégustés dans des conditions privilégiées.
Deuxième vin qui retient particulièrement le palais de Nadège Bon-Beptemps, le Grain par Grain de Marie-Thérèse Chappaz, qu’elle a tenu à retrouver dans son verre dans une dégustation finale, à travers laquelle elle voulait comprendre sa grande émotion initiale. Pour nous aussi, cette dégustation du Grain par Grain 2023 fut hors norme. Ce vin ultraconfidentiel n’existe que sur des millésimes particuliers comme 1998, 2011, 2016. Mais il devient mythique grâce à sa consécration sur le millésime 2020, lorsque le critique Stefan Reinhardt lui accorde 100 sur 100 dans le classement Robert Parker, restant l’unique nectar suisse à obtenir cette distinction. Grain par Grain 2020 marque durablement nos palais par sa matière vive et singulière, mais Grain par Grain 2023 propose une nouvelle aventure: on retrouve ce confort unique sur le palais, mais, cette fois-ci, beaucoup d’arômes très rares se mélangent à chaque goutte de l’élixir; de la nectarine et quelque chose de plus racinaire, puis autour du thé vert et un final sur le massepain. Les sommeliers internationaux admirent les liquoreux valaisans. Meilleur ouvrier de France, Antoine Pétrus développait la cuvée Alchimie à base de Marsanne avec l’audacieux vigneron Christophe Abbet, à Martigny.
En guise de post-scriptum, et pour donner encore une nouvelle piste, Nadège Bon-Beptemps note que son «vin coup de cœur» de tout le séjour est le païen 2024 de Gérald Besse. Le fait que la fondatrice de Cybele Flow remarque à ce point ce cépage dans sa version alpine et valaisanne est d’autant plus passionnant qu’elle connaît amoureusement les savagnins du Jura français.
La Suisse du vin peut assumer ses goûts et affirmer sa singularité pour exister à l’international. Le dégustateur, au cours de son propre parcours sensoriel, y construira son chemin et placera ses vins de cœur sur une carte émotionnelle et non plus géographique.
(Alexandre Caldara)