Au Human X Summit de l’EHL, des experts ont plaidé pour un tourisme créateur de valeur, au-delà des volumes.

La rencontre s’est tenue les 19 et 20 mai derniers sur le campus de l’EHL Hospitality Business School, à Lausanne. (Photos DR)
Le tourisme est un relais de croissance important pour les régions et les pays, mais encore faut-il que les populations locales le perçoivent comme un atout. On a tous en tête la réaction des Barcelonais contre les hordes de voyageurs venus des quatre coins de l’Europe, contre lesquels ils manifestent leur mécontentement à intervalles réguliers. On sait aussi que la Suisse centrale, Lucerne par exemple, connaît des périodes chargées durant lesquelles les cars de touristes déferlent sur la ville, sans oublier le village d’Iseltwald (BE), sur les rives du lac de Brienz, devenu un lieu de pèlerinage pour les fans d’une série coréenne. Qu’en pensent les experts?
La question d’un tourisme pérenne a fait l’objet d’une conférence dans le cadre du Human X Summit organisé par l’EHL. Parmi les nombreuses sessions proposées lors de cette rencontre internationale placée sous le thème «Leading with Humanity», celle intitulée Destinations as Innovation Ecosystems in the Age of AI s’est penchée sur un enjeu fondamental: comment concilier le développement touristique, l’innovation technologique et l’acceptation par les populations locales? Autour de la table, la spécialiste du tourisme régénératif Aradhana Khowala, la chercheuse en sciences comportementales Milena Nikolova, l’investisseur Leonardo Saroni et le modérateur Mirko Lalli ont défendu une vision commune: l’avenir du tourisme ne se mesurera plus seulement au nombre de visiteurs.
Le constat de départ est simple. Pendant des décennies, les destinations ont évalué leur succès à l’aune des arrivées, des nuitées ou des recettes générées. Des indicateurs qui restent utiles mais qui ne disent pas tout. «Le volume est une métrique de vanité», estime Aradhana Khowala. Selon elle, la véritable question consiste à savoir quelle part de l’argent dépensé par les visiteurs reste effectivement dans l’économie locale. Dans certaines destinations européennes, affirme-t-elle, moins de la moitié des dépenses touristiques profitent réellement au territoire. Dès lors, la croissance du nombre de visiteurs ne constitue pas forcément une réussite.

Dr Aradhana Khowala a évoqué l’évolution du tourisme.
Les intervenants ont également insisté sur la nécessité d’intégrer davantage les habitants dans l’équation. Lorsque les logements deviennent inabordables, que les commerces de proximité disparaissent ou que les centres historiques se transforment en décors pour visiteurs, l’adhésion des résidents s’effrite. Or cette adhésion est essentielle. «Quand la communauté locale estime que le tourisme ne fonctionne plus pour elle, c’est l’authenticité même de la destination qui est menacée», a résumé Aradhana Khowala.
«Le volume est une métrique de vanité»
Dr Aradhana Khowala, spécialiste du tourisme régéneratif
Pour Milena Nikolova, les destinations doivent être considérées comme de véritables écosystèmes. Les voyageurs n’y évoluent pas seuls: ils interagissent avec des habitants, des entreprises, des institutions et des infrastructures. Cette complexité ouvre aussi des possibilités inédites. La chercheuse a présenté un projet mené dans les régions arctiques de Suède, de Norvège et de Finlande visant à encourager certains comportements chez les visiteurs. Grâce à une combinaison d’outils numériques et d’interventions sur le terrain, les voyageurs sont incités à privilégier les restaurants locaux, les produits de saison ou les activités à faible impact environnemental. L’objectif n’est pas de contraindre mais d’orienter subtilement les choix.
L’intelligence artificielle était évidemment au cœur des échanges. Mirko «L’IA n’est pas une stratégie, c’est une infrastructure», a rappelé le modérateur. Leonardo Saroni, ancien cadre de Booking.com devenu investisseur spécialisé dans les technologies du voyage, estime que les acteurs européens doivent éviter de se contenter du rôle de fournisseurs d’expériences. Selon lui, une part importante de la valeur créée par le tourisme est aujourd’hui captée par les plateformes numériques étrangères. L’enjeu consiste donc à développer des solutions technologiques capables de donner plus de maîtrise aux destinations et aux opérateurs locaux.
(pcl)
La table ronde consacrée à l’avenir de l’alimentation a réuni la modératrice Inès Blal, co-directrice de l’EHL Institute of Nutrition R&D, le chef Guy Krenzer, directeur de la création chez Lenôtre, la spécialiste de nutrition clinique Hellas Cena et Patrick Ogheard, doyen de l’EHL School of Practical Arts. Le constat de départ? Jamais les connaissances en nutrition n’ont été aussi développées et pourtant les maladies liées à l’alimentation continuent de progresser. Pour Hellas Cena, le problème tient à la difficulté à modifier durablement les comportements. Les compétences culinaires, l’environnement quotidien, la culture et même l’accès aux ingrédients jouent un rôle déterminant.
Patrick Ogheard a rappelé que les réalités économiques ne peuvent être ignorées. Le coût des matières premières, les différences régionales d’approvisionnement ou encore les contraintes de rentabilité influencent fortement l’offre des établissements. Quant à Guy Krenzer, il a défendu la dimension de plaisir. Selon le chef français, l’alimentation ne saurait être réduite à un simple apport nutritionnel. La texture, la température, le rythme et les émotions participent à l’expérience.
(pcl)